Masterclasses de Gabriel Tacchino, L’art de faire chanter le piano

Aller écouter une master-classe, c’est pour moi revivre l’enthousiasme de ma jeunesse lorsque le monde s’ouvrait à moi et que j’avais soif de découvrir, d’apprendre et d’évoluer. C’est donc avec joie que je me suis rendu vendredi dernier à la Schola Cantorum, rue Saint-Jacques à Paris. Pousser la porte de cette vénérable institution qui a vu d’Indy – son fondateur -, Séverac, Satie, Vierne et tant d’autres, professeurs ou élèves, évoluer dans ces locaux où la musique résonne depuis plus de cent ans est très émouvant.

L’auditorium César Franck, au premier étage, est une magnifique salle avec sur la scène deux pianos à queue et, tapissant le fond, un orgue d’église. Alors que la première élève échange quelques mots avec Gabriel Tacchino, ce dernier, me voyant, s’approche de moi et me glisse à mi-voix « je ne fais pas les présentations, cela risquerait de l’intimider« . Je suis sidéré : qui suis-je pour intimider une élève, à côté de Gabriel Tacchino ? Mais c’est tout lui, comme on va pouvoir s’en rendre compte par la suite.

Le cours commence par le premier mouvement d’une sonate de Beethoven. L’exposition est jouée sans interruption. À la reprise Gabriel Tacchino arrête l’élève : « ici, je jouerais peut-être plus pianissimo« . Cela est formulé comme une proposition. Loin de lui l’envie de jouer au « maître » en énonçant d’une manière docte et condescendante quand ce n’est pas moqueuse ou lapidaire quelques vérités sans appel. Au contraire, donner l’impression à l’élève qu’il est libre de choisir, ne rien lui imposer, juste suggérer, telle est la méthode de Gabriel Tacchino qui ne conçoit pas le cours d’interprétation comme un moyen de briller mais comme une occasion d’aider l’élève à progresser tout en trouvant la confiance en lui dans le cadre d’une prestation publique.

Partout la musicalité va être surveillée au plus près : « attention à ne pas diminuer trop tôt« , « il faut articuler bien-sûr mais pas trop, utilisez votre coude et cherchez la souplesse », « allez jusqu’au bout de la phrase« ,  » marquez bien les trois niveaux de nuances« , « concentrez-vous sur le 5ème doigt de la main gauche pour que le trait soit plus clair« …  Mais Gabriel Tacchino ne reste pas sagement assis à donner des conseils, il se met de temps en temps au piano, non pour se mettre en valeur bien-sûr mais seulement quand il sent que les mots sont impuissants : « c’est vrai qu’il y a marqué pianissimo mais ne jouez pas détimbré, on n’entendra rien dans la salle« . Il joue. Rien que la première note est un régal, c’est pianissimo et pourtant ça chante, c’est sonore dans la douceur. Tous les petits exemples qui vont suivre vont être un enchantement. Son art de faire chanter le piano, de faire ressortir les plans sonores, de conduire un crescendo ou un decrescendo, d’atteindre le sommet d’une phrase musicale n’est que pur bonheur. Dans la salle, on meurt d’envie de se mettre au piano pour essayer, tout en sachant que le résultat serait forcément décevant. Il faut être Gabriel Tacchino pour jouer si facilement, avec autant de naturel, et nous emmener si loin avec une telle magie sonore.

Le cours se poursuit et s’achève. Les deux heures ont passé sans qu’on s’en aperçoive. Nous avons le sentiment de vivre un moment unique, hors du temps, riche de bienveillance et de poésie où la musique a empli tout l’espace, nous stimulant à travailler davantage, élèves sur la scène comme amateurs dans la salle, pour mieux nous rapprocher de cet idéal vers lequel Gabriel Tacchino nous entraîne avec tant de simplicité et d’amour de la musique.

Frédéric Boucher, pour Au bonheur du piano, 22 mai 2018

Publicités

Ludmila Berlinskaïa et Arthur Ancelle : 2 CDs en solo

Grâce à Monsieur Gouraud, je les avais entendus à deux pianos en novembre dernier salle Cortot lors d’un concert mémorable. Mais c’est séparément qu’ils reviennent en CDs, Ludmila Berlinskaïa dans un splendide et ambitieux programme, Arthur Ancelle dans trois sonates de Haydn.

 

BEETHOVEN, MEDTNER, SCHUMANN, RAVEL – Ludmila Berlinskaïa, piano – MELODYA

Sous les doigts de Ludmilla Berlinskaïa, la sonate op.109 de Beethoven, la sonate Reminiscenza de Medtner, les Kreisleriana de Schumann et les Valses nobles et sentimentales de Ravel nous emmènent dans un univers imaginatif d’une incroyable richesse poétique où le piano n’est qu’un moyen et non une fin. L’écoute de ce disque nous plonge dans un monde hors du temps et ces grandes oeuvres du répertoire trouvent là une traduction à leur hauteur. Inutile de décrire la manière dont Ludmila Berlinskaïa interprète chacune de ces œuvres car, comme l’écrit si justement Aurélie Moreau dans Classica, « le plus beau des discours reste celui du piano de Ludmila Berlinskaïa : un pur enchantement ».

 

HADYN – Arthur Ancelle, piano – MELODYA

« Je suis persuadé que pour retrouver la surprise authentique, l’improvisation réelle, il faut connaître intimement la structure, l’écriture, l’harmonie de l’œuvre que l’on joue, il faut la connaître aussi bien que si on l’avait écrite soi-même » indique le pianiste dans le livret passionnant qui accompagne le CD. Et c’est bien cette impression que l’on ressent en écoutant cet enregistrement. Tout l’art de l’interprète est d’être l’avocat des oeuvres qu’il joue tout en restant fidèle à la vérité. Plaidoirie gagnée ! Arthur Ancelle nous propose de ces trois sonates de Haydn une vision rafraîchissante, très vivante, qui va peut-être à l’encontre des idées reçues sur la musique pour piano de ce compositeur mais qui redonne à ces œuvres – et sans les trahir bien au contraire – la place dans l’histoire de la littérature pour piano qu’elles n’auraient jamais dû quitter.

Frédéric Boucher, pour Au bonheur du piano, 20 avril 2018

Debussy par Elodie Vignon – Franck, Bach, Escaich… par Marie-Ange Nguci

 

DEBUSSY, Etudes – Elodie Vignon – CYPRES

J’avoue n’avoir jamais très bien compris pourquoi les Etudes de Debussy écrites à la fin de sa vie étaient toujours présentées comme des repoussoirs ou des œuvres tout à coup annonciatrices de modernité. Mais toute l’œuvre de Debussy est annonciatrice de modernité ! Les Etudes sont bien dans le style de Debussy et certaines pages d’ailleurs ne sont pas sans évoquer des passages des Préludes. De ces douze pièces riches et passionnantes, Elodie Vignon nous donne une version à la fois réfléchie et lumineuse qui met en valeur leur subtile poésie. Le CD comporte en outre des poèmes écrits par Lucien Noullez spécialement pour l’enregistrement.

 

EN MIROIR – Marie-Ange Nguci, piano – MIRARE

A vingt ans seulement, Marie-Ange Nguci est déjà titulaire du Diplôme d’Artiste Interprète du CNSM et du Certificat d’Aptitude de Professeur de piano. Par ailleurs, les dix pages du livret dont elle est l‘auteur témoignent de sa passion pour l’analyse et la musicologie qu’elle étudie actuellement. Son répertoire pianistique est déjà très large et le programme de son premier CD n’est pas celui d’une débutante : Prélude Aria et Finale, Prélude Choral et Fugue de Franck, les Litanies de l’ombre de Thierry Escaich, la Chaconne de Bach-Busoni et en bis la Toccata de Saint-Saëns. Tant de talent et de maturité chez une aussi jeune artiste laisse sans voix.

Frédéric Boucher, pour Au bonheur du piano, 13 avril 2018

Liszt par Nathanael Gouin – Mozart par Christian Chamorel

 

LISZT MACABRE – Nathanael Gouin, piano – MIRARE

Liszt macabre, tel est donc le titre du permier CD de Nathanael Gouin. On ne peut que se réjouir de ce programme original qui nous propose un Liszt moins attiré par la virtuosité démonstrative que mu par une réelle profondeur. L’enregistrement débute par la Méphisto-Valse n°2, écrite vingt ans après la première, et qui est beaucoup moins connue que cette dernière. La Pensée des morts, extraite des Harmonies poétiques et religieuses, pièce à laquelle le pianiste est très attaché (« une des œuvres les plus complètes de Liszt avec une trame qui colle tellement au poème de Lamartine ! ») est suivie de la célèbre Danse des morts, la Totentanz. Nouvelle incursion dans les Harmonies poétiques et religieuses avec Funérailles, œuvre particulièrement impressionnante également et inspirée par deux événements datant d’octobre 1849 : l’exécution de patriotes hongrois et le décès de Frédéric Chopin. Enfin la Csardas macabre dont Liszt avait dit « Peut-on écrire ou écouter une chose pareille ? » puis Gretchen, transcription par Liszt lui-même du deuxième mouvement de sa Faust-Symphonie, terminent ce magnifique programme.  Nathanael Gouin, qui a bénéficié des conseils de Louis Lortie avec qui il a travaillé à la Chapelle Reine Elisabeth ainsi que de Jean-Claude Pennetier et de son épouse qui ont assuré la direction artistique, maîtrise sur tous les plans ces œuvres difficiles et, fort de les avoir régulièrement jouées en concert, sait rendre particulièrement passionnant ce récital « macabre ».

 

MOZART PIANO WORKS – Christian Chamorel, piano – CALLIOPE

Ce CD Mozart pour piano nous propose, outre deux sonates, des pièces isolées et un air varié. Le disque commence par la Sonate en fa majeur K.533/494 composée en 1788 et 1786 pour le final (d’où le double numéro dans le catalogue Köchel). Christian Chamorel souligne à juste titre dans le livret les richesses de cette œuvre aussi bien dans le premier mouvement dans lequel Mozart s’amuse avec un thème alla Bach que dans le splendide deuxième mouvement où l’on sent poindre le romantisme. Suit le bouleversant Rondo en la mineur K.511, là encore très annonciateur du romantisme. Au centre du programme, le pianiste a placé deux œuvres plus légères : Les Variations sur « Unser dummer Pöbel meint » K.455 et la Sonate en mi bémol K.282 écrite par un Mozart de dix-huit ans. L’extraordinaire Adagio en si mineur K.540, en revanche, nous replonge dans les prémices du romantisme. Le disque se clôt par un bis, la Gigue en sol K.574 que Christian Chamorel qualifie de « petit bijou irrévérencieux » qui suffirait « à ranger Mozart dans la catégorie des grands explorateurs de la musique ». Un beau Mozart joué avec vivacité et sensibilité.

Frédéric Boucher, pour Au bonheur du piano, 6 avril 2018

La musique classique en milieu rural : votez pour aider une initiative remarquable

Entretien avec Louise Durette

C’est avec grand plaisir que j’ai pu m’entretenir avec Louise Durette pour qu’elle nous parle de cette initiative créée en 2012 et qu’il est possible d’aider facilement et gratuitement en votant sur le site ci-dessous.

VOTEZ ICI

Frédéric Boucher : Bonjour, Louise Durette, présentez-nous votre société

Louise Durette : Alto – solutions artistiques est une société de l’accompagnement de projets, une sorte de bureau de productions spécialisé dans la musique classique. Notre rôle est de pouvoir développer des projets, de les rendre attirants par divers moyens, de trouver des financements, des partenaires.

Frédéric Boucher : Comment est né le projet Le Rendez-vous ?

Louise Durette : L’idée m’est venue lors d’un voyage en Amérique latine alors que je travaillais au développement de projets bilatéraux entre la France et l’Amérique latine pour faire tourner des musiciens. Au Chili, j’ai rencontré une personne qui regrettait qu’en dehors des grandes villes, il n’y ait pas de manifestations culturelles. Alors j’ai commencé à imaginer des tournées dans les milieux ruraux en Amérique latine et puis je me suis dit que c’était sans doute plus judicieux de commencer par mon petit village de Haute-Saône, Saint-Barthélemy.

Frédéric Boucher : Une fois rentrée en France, comment avez-vous procédé ?

Louise Durette : J’ai rencontré le maire de mon village et je lui ai fait part de mon projet de favoriser l’accès à des concerts de musique classique en milieu rural.

Frédéric Boucher : Et quelle a été sa réaction ?

Louise Durette : Il m’a fait comprendre que comme il ne se passait rien, cela valait la peine d’essayer, mais qu’il y avait peu d’espoir : « Vous n’aurez que trente personnes ! ». Ce qui s’est révélé exact. Mais je lui ai répondu que peut-être la première année il n’y aurait que trente personnes mais que mon idée était justement d’installer un rendez-vous, de créer un moment convivial où les personnes vont avoir envie de revenir d’années en années parce que ce rendez-vous s’ancrerait petit à petit dans les habitudes. L’idée était de créer une culture de la culture.

Frédéric Boucher : Et maintenant, combien y a-t-il de personnes à chacun des concerts ?

Louise Durette : Une centaine !

Frédéric Boucher : C’est une réussite magnifique ! Comme cela se passe concrètement ?

Louise Durette : J’ai cherché le modèle économique qui pouvait correspondre à la situation donnée et j’ai pensé qu’un concept de tournées était plus adapté qu’un festival parce qu’un festival demande de gros budgets et que les petites communes n’ont pas beaucoup de moyens.

Frédéric Boucher : Et comment s’organisent les financements ?

Louise Durette : La première année, il a fallu presque tout autofinancer, il fallait sur place que je découvre comment ça se passait concrètement. Ensuite nous avons cherché des financements. Nous organisons cinq concerts et nous essayons évidemment de rester chaque année dans les mêmes cinq communes pour fidéliser le public et les partenaires. Grosso modo, nous avons un tiers de financement public, un tiers de financement privé, et le dernier tiers est assuré par la billetterie.

Frédéric Boucher : Comment s’organisent ces concerts ?

Louise Durette : C’est donc une tournée de concerts fin août avec par saison un même artiste dans un même programme. Après chaque concert, un pot est organisé pour permettre au public d’approcher l’artiste. Notre mission est de décomplexer le public. C’est la raison pour laquelle nous avons également demandé aux musiciens de présenter les concerts parce que beaucoup de personnes ont peur de ne pas comprendre la musique classique alors qu’il n’y a rien à comprendre finalement. Mais lorsque l’artiste explique pourquoi il a choisi telle œuvre, en quoi elles présentent des difficultés d’exécution, où est l’intérêt… il donne des clés qui permettent au public de se sentir à l’aise.

Frédéric Boucher : Et le Rendez-vous des enfants, en quoi consiste-t-il ?

Louise Durette : C’est quelque chose de très important aussi. Les enfants qui sont libres de tout a priori doivent comprendre que ce n’est pas parce que leurs parents n’écoutent pas de classique qu’eux ne doivent pas en écouter, que ce n’est pas parce qu’ils sont en milieu rural, qu’ils ne peuvent pas apprécier. Alors en amont de ces concerts d’août, le musicien bloque une semaine en juin et fait la tournée des écoles pour proposer des ateliers pédagogiques et des mini-concerts en milieu scolaire.

Frédéric Boucher : Revenons à ce concours organisé par l’assureur AVIVA « La Fabrique Aviva ».

Louise Durette : Il faut être parmi les trente-cinq premiers de sa catégorie pour gagner 2000 euros. Si on est sélectionné pour faire partie des sept finalistes et on peut avoir jusqu’à 80 000 euros. Mais déjà avec 2000 euros, nous pourrions par exemple nous offrir des outils de communication supplémentaires indispensables pour le développement et donc la pérennité de ce rendez-vous musical.

Frédéric Boucher : Il est donc important de voter pour vous. Je rappelle que la date limite pour voter est le mardi 10 avril à 12h00. Cela demande quelques minutes pour s’inscrire, c’est très simple.

Louise Durette : Merci à Au bonheur du piano d’avoir relayé cette information et merci à tous les fans de cette page de nous aider à obtenir ce financement en votant pour ce projet.

VOTEZ ICI

 

Armance Quéro et Joseph Birnbaum : la musique française à l’honneur

Jeux à la française est le titre du CD que la violoncelliste Armance Quéro et le pianiste Joseph Birnbaum, deux jeunes musiciens au parcours déjà impressionnant, ont enregistré récemment chez Etcetera. Vierne, Widor, Debussy, Escaich sont au programme de ce très beau disque.

Les œuvres de musique de chambre de Louis Vierne contiennent des chefs-d’œuvre qu’il est navrant d’entendre si peu dans les concerts et les enregistrements. La Sonate pour violon et piano, la Sonate pour violoncelle et piano et le Quintette avec piano sont pourtant des œuvres d’une grande valeur ! C’est donc avec bonheur que je découvre sur ce CD, très bien défendue par ces deux jeunes interprètes, la Sonate pour violoncelle et piano écrite en 1911 au moment où le célèbre organiste aveugle de Notre-Dame-de-Paris travaillait à sa Troisième Symphonie pour orgue. Cette sonate dans laquelle Vierne met une ferveur peut-être décuplée par ses déboires avec le Conservatoire qui l’ont tant blessé est à la fois romantique et fauréenne. Son deuxième mouvement est, selon les mots d’Harry Halbreich « l’une des cimes de toute la musique française ».

Les Trois pièces op.21 de Charles-Marie Widor, le célèbre organiste de Saint-Sulpice et grande figure du Conservatoire de Paris dès 1890, sont de très belles pages de salon que le jeu expressif d’Anne Quéro et l’accompagnement liquide de Joseph Birnbaum mettent merveilleusement en valeur.

La Sonate de Debussy, composée en quelques jours à l’été 1915 lors d’un séjour à Pourville alors que le compositeur tentait de reprendre des forces face à la maladie qui progressait inexorablement, avait initialement pour titre « Pierrot fâché avec la lune » ce qui annonce bien le caractère humoristique ou plus exactement sarcastique de cette œuvre hors norme qui, par ailleurs, contient des allusions aussi bien à la musique française du XVIIème siècle qu’à la musique espagnole avec mêmes quelques clins d’œil à Iberia, et que nos jeunes musiciens interprètent d’une manière particulièrement vivante.

Le CD se referme sur le Nocturne de Thierry Escaich, œuvre dont le titre « prend ici un sens métaphorique laissant supposer un regard noir, désespéré – nocturnal – sur le monde » pour reprendre l’excellente formule de Jean-François Boukobza dans le livret qui accompagne le CD.

Frédéric Boucher, pour Au bonheur du piano, 30 mars 2018